Partir et se trouver : « Ne parle pas aux inconnus » de Sandra Reinflet

Roman d’initiation par excellence, « Ne parle pas aux inconnus » s’affirme par une sincérité de ton et une émotion qui affleure. L’héroïne, Camille, vient de passer son bac et se sent de plus en plus à l’étroit dans le carcan familial. Une famille bien sage, bien tranquille et beaucoup trop ennuyeuse. Le ras le bol éclate à la soirée de fin d’année du lycée, où les repères vont exploser et pousser Camille à fuguer. Désespérée de ne pas avoir de nouvelles de sa petite amie Eva, Camille décide de partir à sa recherche sur les routes en direction de la Pologne, pays d’origine d’Eva. « Ne parle pas aux inconnus » lui a toujours répété sa mère, mais c’est bien en parlant et en s’aventurant vers les autres que Camille va se découvrir et s’affirmer enfin.

Livre agréable à lire, « Ne parle pas aux inconnus » a la justesse de ton de ceux qui racontent leur propre vécu et qui n’inventent pas. L’auteure a traversé des étapes sensiblement semblables à son héroïne, ce qui donne ce caractère authentique au récit, et lui permet d’éviter le trop-plein de lieux communs. Plein de rebondissements, c’est une lecture que l’on suit avec plaisir, même si la langue en elle-même n’est pas particulièrement riche. Le lecteur est à l’aise avec le personnage de Camille, et il est difficile de ne pas se reconnaître dans l’expression de l’exaspération adolescente envers l’étouffement familial. Auteure à découvrir!

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Dans la peau d’un dirigeant de PME : « Principe de suspension » de Vanessa Bamberger

Ce livre plonge dans les tourments et la trajectoire d’un jeune chef d’entreprise, dont la vie se trouve brusquement « suspendue » suite à une détresse respiratoire. Le coma de Thomas est un moment hors du temps où l’on découvre son épouse, les aléas de son couple, les événements et les inquiétudes terribles qui pèsent sur l’avenir de l’entreprise.

Cet ouvrage aborde avec subtilité et sincérité le poids immense qui repose sur les épaules des dirigeants de PME, et la fragilité de ces entreprises, à la merci des marchés et des délocalisations. Là repose toute l’originalité du livre de Vanessa Bamberger. Ceci mis à part, la lecture de ce roman m’est apparue très ennuyeuse. Je n’ai ressenti que peu d’intérêt pour le déroulé du récit, et l’écriture sans relief ne m’a pas enthousiasmé. Il manque quelque-chose, un souffle, un rythme, une âme. C’est intéressant, voir pertinent, mais ce n’est pas passionnant.

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« Lovecraft : quatre classiques de l’horreur » de I.N.J. Culbard

Le roman graphique « Lovecraft » a été une excellente surprise. N’ayant pas accroché aux dessins un peu froids au premier abord, j’ai été rapidement séduite par le mélange subtil entre les nouvelles de Lovecraft et ces illustrations, dont il ressort une ambiance permettant de vous immerger plus profondément dans les histoires de Lovecraft. Chaque chapitre reprend une des nouvelles de Lovecraft et de son univers.

Une bd que je recommande pour les amateurs de Lovecraft mais aussi pour les non initiés, qui vous permettra d’être parcouru par un doux frisson à chaque nouvelle page, ici l’univers de Lovecraft est très bien reconstruit et l’ambiance glaçante que l’on a lorsque l’on lit ses livres est tout à fait présente et même accentuée par le dessin.

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« Elle voulait juste marcher tout droit » de Sarah Barukh

C’est un petit coup de cœur que ce livre! J’ai été happée par ce récit, je ne l’ai pas quitté! La plume de Sarah Barukh est directe, franche et vive, tout comme l’est son héroïne la petite Alice. Alors que lire un énième livre sur la Seconde Guerre mondiale ne me motivait guère au départ, j’ai été très agréablement surprise par ce premier roman. La jeune Alice, qui n’a que quelques années au début du livre, vit chez sa nourrice Jeanne. Nous sommes en 43, en pleine occupation. C’est à travers les yeux de l’héroïne que nous suivons les aléas de la guerre. Il n’est pas toujours aisé pour un écrivain de trouver le ton juste pour exprimer les ressentis d’un enfant, pourtant c’est ce qu’a réussi Sarah Barukh, de manière très pertinente et très touchante. Alice est pleine de bonne volonté, et cherche à comprendre ce qui se passe (où est sa mère, que font ces soldats, pourquoi sa mère est-elle tatouée sur le bras?). Face au refus d’expliquer des adultes, Alice déploiera beaucoup d’énergie pour obtenir des réponses à ses questions et franchira de nombreux obstacles, entraînant différents complices grâce à son énergie communicative. La tristesse et le drame se sont pas loin, ce sont des vies brisées qui environnent Alice, alors qu’elle tente de démêler sa propre histoire entre France, Espagne et Amérique. Ce livre est un véritable « page-turner », on ne le lâche pas une fois qu’il est ouvert! C’est rythmé et dynamique, le suspens est maintenu jusqu’à la toute fin du roman. A découvrir!

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« Nous, les passeurs » de Marie Barraud

Sentiment mitigé après avoir refermé ce livre. Je pense qu’il faut séparer deux choses : d’une part l’histoire en elle-même, forte et bouleversante, et l’écriture, qui ne m’a pas convaincue.

Marie Barraud retrace dans cet ouvrage la recherche qu’elle mène sur son grand-père, médecin, arrêté pour ses activités en lien avec la résistance durant la seconde guerre mondiale, déporté au camp de Neuengamme, puis tué lors du bombardement du paquebot Cap Arcona le 3 mai 1945. Au sein de sa famille, on ne parlait pas de ce grand-père, et on n’évoquait pas la guerre. Les cicatrices laissées par l’absence d’Albert Barraud sur sa veuve et ses deux fils en ont fait un sujet tabou à éviter à tout prix. Il a donc fallu à Marie beaucoup d’énergie pour confronter son père et commencer son enquête, qui la mena bien plus loin qu’elle ne l’avait imaginé. J’ai été touchée et bouleversée à diverses reprises, c’est chargé émotionnellement.

Néanmoins, le bémol vient de l’écriture. Les phrases sont courtes et simples, peut-être un peu trop. Cela manque de relief, le texte m’est apparu assez plat et prévisible à plusieurs reprises. Certaines répétitions et phrases convenues alourdissent plusieurs passages. Il en ressort l’impression d’un écriture jeune, qui aurait gagné à être un peu plus travaillé.

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Sublime : « Marx et la poupée » de Maryam Madjidi

Quelle langue! Quelle poésie! C’est beau, c’est un régal à lire, relire, à écouter la musicalité de certains passages, à déguster ce petit bijou de littérature!

« Marx et la poupée » c’est un travail sur les souvenirs, sur la mémoire, sur les racines et sur l’exil. Entre Paris et Téhéran, Maryam Madjidi nous entraîne dans un tourbillon de souvenirs qui s’entrechoquent, de petits paragraphes en extraits de poèmes, d’une révolution à un exil, et d’une petite fille à une femme. C’est plein de petites histoires, de petites bulles d’anecdotes, de pleurs et de rires. L’auteure n’a que 6 ans lorsque ses parents décident de quitter Téhéran pour Paris suite à la révolution iranienne. Elle décrit par petites touches sa découverte de la langue, de la nourriture, son refus de parler/manger pendant un temps, ses dessins macabres et son oubli du persan. Le personnage de la grand-mère est important, qui apparaît et disparaît, mémoire vivante de son pays d’origine, qu’elle cherche et repousse selon les moments. Le livre est divisé en trois grands chapitres (première, deuxième et troisième naissance) qui sont autant d’étapes que l’écrivaine évoquent quand à sa relation à l’exil et à ses racines. La langue, incontestablement, est ce qui la guide, cette langue oubliée qui revient. Plusieurs extraits à ce sujet sont très émouvants, je pense à celui-ci par exemple :

 

« Un étrange bruit attire son attention. C’est le bruit d’une canne qui frappe le pavé. Elle tourne la tête et voit une vieille femme avancer vers elle. Elle a le visage recouvert mais un parfum familier et rassurant se dégage d’elle. Elle s’assoit près d’elle sur le banc.

– Je te l’avais dit : tu reviendras vers moi. Tu es revenue à présent.

– Vous êtes qui ?

– Tu ne me reconnais pas? Je suis ta langue maternelle. Je t’ai attendue tout ce temps. »

 

On est à plusieurs reprises dans la fable, comme l’indiquent certains titres comme « il était une fois ». Dans cet entrelacs de souvenirs parfois difficiles, le réel est sublimé par ces passages où le conte prend le dessus. L’ensemble est très poétique et infiniment réussi.

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Une histoire de famille : « Outre-Mère » de Dominique Costermans

En mai 1969, alors que Lucie s’apprête à passer sa première communion, sa mère et son père lui demandent de choisir une image pieuse pour l’événement. Sa mère ajoute que pour le texte ils savent déjà : et elle lui montre une illustration au dos de laquelle est écrit « Hélène Morgensten, en souvenir de la première visite de Jésus dans mon cœur, le 15 mai 1946. » « C’est qui, Hélène Morgenstern ? » demande Lucie. « C’est une amie de classe » se contente de lui répondre sa mère. Avec le même prénom que ma mère? s’étonne la jeune Lucie, mais elle garde ses pensées pour elle, consciente déjà qu’il y a dans cette famille des questions que l’on ne pose pas. Et cette Hélène Morgenstern, qui est bel et bien sa mère, est porteuse de nombreux et lourds secrets que Lucie, désormais adulte, s’emploie à découvrir malgré la ferme désapprobation et le mutisme maternels.

Dans ce livre, c’est la difficile et longue quête des origines qui est retracé. Sous une forme décousue, tant il est vrai que c’est rarement en une fois que l’on découvre ou comprend sa famille. Ce sont des souvenirs sous forme de flashs, des rendez-vous aux archives, des lettres reçues et envoyées qui ponctuent ce roman. Quelques informations lâchées du bout des lèvres par une mère prisonnière d’un passé qu’elle n’affronte pas ou qu’elle refuse de transmettre à son héritière légitime. C’est donc « Outre-mère » que se fait cette enquête, forcément complexe et longue, ponctuée d’avancées soudaines et de phases de stagnation.

La construction du livre est réussie, par des paragraphes et des chapitres courts, passant rapidement d’un fait à un autre, évitant la lassitude chez le lecteur. En soi ce n’est pas l’histoire en elle-même de cette famille qui est le sujet du livre, mais bien plus les mécanismes qui font que l’on tait, cache, réinvente, et déforme une histoire familiale. L’auteure approche les fantômes et les fantasmagories qui hantent nos arbres généalogiques, souvent bien différents des vérités crues et dures. C’est aussi la question du difficile et  complexe héritage des enfants et petits-enfants de tortionnaires et délateurs de la seconde guerre mondiale.17424795_1651739658188109_2624077459815069285_n