« Nous, les passeurs » de Marie Barraud

Sentiment mitigé après avoir refermé ce livre. Je pense qu’il faut séparer deux choses : d’une part l’histoire en elle-même, forte et bouleversante, et l’écriture, qui ne m’a pas convaincue.

Marie Barraud retrace dans cet ouvrage la recherche qu’elle mène sur son grand-père, médecin, arrêté pour ses activités en lien avec la résistance durant la seconde guerre mondiale, déporté au camp de Neuengamme, puis tué lors du bombardement du paquebot Cap Arcona le 3 mai 1945. Au sein de sa famille, on ne parlait pas de ce grand-père, et on n’évoquait pas la guerre. Les cicatrices laissées par l’absence d’Albert Barraud sur sa veuve et ses deux fils en ont fait un sujet tabou à éviter à tout prix. Il a donc fallu à Marie beaucoup d’énergie pour confronter son père et commencer son enquête, qui la mena bien plus loin qu’elle ne l’avait imaginé. J’ai été touchée et bouleversée à diverses reprises, c’est chargé émotionnellement.

Néanmoins, le bémol vient de l’écriture. Les phrases sont courtes et simples, peut-être un peu trop. Cela manque de relief, le texte m’est apparu assez plat et prévisible à plusieurs reprises. Certaines répétitions et phrases convenues alourdissent plusieurs passages. Il en ressort l’impression d’un écriture jeune, qui aurait gagné à être un peu plus travaillé.

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Sublime : « Marx et la poupée » de Maryam Madjidi

Quelle langue! Quelle poésie! C’est beau, c’est un régal à lire, relire, à écouter la musicalité de certains passages, à déguster ce petit bijou de littérature!

« Marx et la poupée » c’est un travail sur les souvenirs, sur la mémoire, sur les racines et sur l’exil. Entre Paris et Téhéran, Maryam Madjidi nous entraîne dans un tourbillon de souvenirs qui s’entrechoquent, de petits paragraphes en extraits de poèmes, d’une révolution à un exil, et d’une petite fille à une femme. C’est plein de petites histoires, de petites bulles d’anecdotes, de pleurs et de rires. L’auteure n’a que 6 ans lorsque ses parents décident de quitter Téhéran pour Paris suite à la révolution iranienne. Elle décrit par petites touches sa découverte de la langue, de la nourriture, son refus de parler/manger pendant un temps, ses dessins macabres et son oubli du persan. Le personnage de la grand-mère est important, qui apparaît et disparaît, mémoire vivante de son pays d’origine, qu’elle cherche et repousse selon les moments. Le livre est divisé en trois grands chapitres (première, deuxième et troisième naissance) qui sont autant d’étapes que l’écrivaine évoquent quand à sa relation à l’exil et à ses racines. La langue, incontestablement, est ce qui la guide, cette langue oubliée qui revient. Plusieurs extraits à ce sujet sont très émouvants, je pense à celui-ci par exemple :

 

« Un étrange bruit attire son attention. C’est le bruit d’une canne qui frappe le pavé. Elle tourne la tête et voit une vieille femme avancer vers elle. Elle a le visage recouvert mais un parfum familier et rassurant se dégage d’elle. Elle s’assoit près d’elle sur le banc.

– Je te l’avais dit : tu reviendras vers moi. Tu es revenue à présent.

– Vous êtes qui ?

– Tu ne me reconnais pas? Je suis ta langue maternelle. Je t’ai attendue tout ce temps. »

 

On est à plusieurs reprises dans la fable, comme l’indiquent certains titres comme « il était une fois ». Dans cet entrelacs de souvenirs parfois difficiles, le réel est sublimé par ces passages où le conte prend le dessus. L’ensemble est très poétique et infiniment réussi.

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Une histoire de famille : « Outre-Mère » de Dominique Costermans

En mai 1969, alors que Lucie s’apprête à passer sa première communion, sa mère et son père lui demandent de choisir une image pieuse pour l’événement. Sa mère ajoute que pour le texte ils savent déjà : et elle lui montre une illustration au dos de laquelle est écrit « Hélène Morgensten, en souvenir de la première visite de Jésus dans mon cœur, le 15 mai 1946. » « C’est qui, Hélène Morgenstern ? » demande Lucie. « C’est une amie de classe » se contente de lui répondre sa mère. Avec le même prénom que ma mère? s’étonne la jeune Lucie, mais elle garde ses pensées pour elle, consciente déjà qu’il y a dans cette famille des questions que l’on ne pose pas. Et cette Hélène Morgenstern, qui est bel et bien sa mère, est porteuse de nombreux et lourds secrets que Lucie, désormais adulte, s’emploie à découvrir malgré la ferme désapprobation et le mutisme maternels.

Dans ce livre, c’est la difficile et longue quête des origines qui est retracé. Sous une forme décousue, tant il est vrai que c’est rarement en une fois que l’on découvre ou comprend sa famille. Ce sont des souvenirs sous forme de flashs, des rendez-vous aux archives, des lettres reçues et envoyées qui ponctuent ce roman. Quelques informations lâchées du bout des lèvres par une mère prisonnière d’un passé qu’elle n’affronte pas ou qu’elle refuse de transmettre à son héritière légitime. C’est donc « Outre-mère » que se fait cette enquête, forcément complexe et longue, ponctuée d’avancées soudaines et de phases de stagnation.

La construction du livre est réussie, par des paragraphes et des chapitres courts, passant rapidement d’un fait à un autre, évitant la lassitude chez le lecteur. En soi ce n’est pas l’histoire en elle-même de cette famille qui est le sujet du livre, mais bien plus les mécanismes qui font que l’on tait, cache, réinvente, et déforme une histoire familiale. L’auteure approche les fantômes et les fantasmagories qui hantent nos arbres généalogiques, souvent bien différents des vérités crues et dures. C’est aussi la question du difficile et  complexe héritage des enfants et petits-enfants de tortionnaires et délateurs de la seconde guerre mondiale.17424795_1651739658188109_2624077459815069285_n

Vivaldi et Venise : « La sonate oubliée » de Christiana Moreau

Lionella, jeune violoncelliste belge de 17 ans, candidate au concours Arpèges, peine à trouver la partition qui la distinguerait de ses concurrents et la révélerait au jury. Faut-il choisir un morceau classique, jouer la sécurité, ou choisir un morceau plus audacieux mais alors dans ce cas, lequel? La solution viendra lorsque son meilleur ami lui ramène une boîte chinée en braderie avec à l’intérieur une sonate oubliée et un carnet intime… Lionella part alors à la rencontre d’Ada, du même âge qu’elle, violoncelliste virtuose et orpheline pensionnaire de l’Ospedale della Pietà à Venise, où officie nul autre que Vivaldi.

Le roman s’organise sur deux plans temporels, la Belgique contemporaine et la Venise du XVIIIe siècle, et entre les figures miroirs que sont Lionella et Ada. L’écriture est souple bien que maladroite par moments, l’ensemble se lit rapidement malgré quelques passages qui auraient mérité plus de profondeur. Les chapitres consacrés à Venise sont les plus réussis, on sent vibrer sous la plume la passion de l’auteur. La dimension historique est bien rendue même si finalement elle semble insuffisamment développée, comme effleurée en surface. L’histoire des orphelines musiciennes de Venise a déjà fait l’objet de plusieurs ouvrages, dont notamment « Stabat Mater » de Tiziano Scarpa, qui m’avait laissé une forte impression. Même si la lecture de « La sonate oubliée » est plaisante, elle n’a pas réussi à me faire oublier le livre de Tiziano Scarpa.

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« Marguerite » de Jacky Durand

Dans Marguerite de Jacky Durand, on suit le cheminement intérieur subtil et tout en nuances d’une femme tout au long de la seconde guerre mondiale. D’abord jeune mariée, Marguerite s’investit avec joie dans la construction de son nouveau nid avec son époux, qu’elle aime de toute son âme. Seulement quelques mois après leur mariage, Pierre est mobilisé au front et Marguerite se retrouve seule entre les 4 murs de leur petite maison. Alors que la scène d’ouverture du livre, violente, nous montrait l’héroïne tondue à la Libération, les chapitres suivants repartent en arrière en 1939 et l’écriture s’étire en montrant Marguerite tentant de se raccrocher au quotidien pour tenir et combler le vide abyssal que l’absence de Pierre génère dans son esprit et dans son corps. Si l’approche globale des émotions et pensées qui agitent Marguerite est plutôt réussie, il n’en est pas de même pour l’évocation du manque physique qui revient à chaque chapitre sous la plume de l’auteur. Dans un premier temps, la litanie régulière du manque de l’homme et de son désir est un peu lassant et même lourde dans la structure du livre. De plus, la description du désir féminin est maladroite et remplie d’un certain nombre de clichés qui fatiguent la lectrice que je suis. Néanmoins, j’ai apprécié l’approche de la psychologie de l’héroïne, faites de nuances, d’hésitations, de prise de conscience et d’émancipation. Avis partagé, mais auteur à suivre.

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Banalités et ennuis : « Presque ensemble » de Marjorie Philibert

J’ai lu ce livre très vite et il ne m’a pas beaucoup intéressée. L’œuvre aborde la vie amoureuse sous un angle plutôt pessimiste, où le quotidien et ses banalités l’emportent sur la profondeur des sentiments. Le couple, Nicolas et Victoire, sans aura particulière, se débattent dans une vie morne et sans ambition, et s’étouffent allègrement l’un l’autre. C’est pas très joyeux à lire. Certes, le but de l’écrivaine était justement de démontrer cette pesanteur du quotidien sur un couple finalement mal fagoté. L’exercice en ce sens est réussi. Mais pas forcément intéressant. Le quotidien c’est pénible et parfois tout simplement cruel. Je n’ai pas compris le sens d’écrire 373 pages pour le présenter au lecteur et lui imposer le délitement lent, voire pénible, de la vie à deux de héros mal assortis. Cependant, la langue n’est pas désagréable et certains passages sont réussis. Il m’a semblé également que le déroulement de l’intrigue était assez prévisible, renforcé par le découpage en trois parties dont la troisième ne pouvait être que le naufrage final.

Enfin, le bandeau ajouté au livre, et qui indique « même le chat ne sauvera pas leur amour », c’est exagéré le rôle du noble félidé, qui doit apparaître ponctuellement en tout et pour tout sur cinq pages et pas plus. Bref je suis peu convaincue par cet ouvrage.

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« Sansonnets, un cygne à l’envers », de Pierre Thiry

La forme :

Le livre est publié avec la formule « Books on Demand », qui permet d’éditer son livre, de le doter d’un ISBN et d’en assurer la promotion. On a entre les mains un ouvrage propre, lisible et facile à manipuler. L’ensemble fait 124 pages. L’image de couverture est pixellisée.

Le livre se découpe en deux parties, la première partie correspond au recueil de sonnets et la seconde partie est une postface en prose présentant l’histoire du sonnet et la vision de l’auteur.

Le fond:

Les sonnets sont plaisants à lire, légers et aériens. L’auteur souligne à multiples reprises la modestie de sa démarche, peut-être pour se protéger d’un jugement sévère. Pas de coup de cœur littéraire de mon côté durant cette lecture. On sent que l’auteur aime écrire, et qu’il désire partager cette passion. J’ai plus apprécié la seconde partie, précisant l’histoire du sonnet, citant de grands écrivains et replaçant la démarche de Pierre Thiry dans un contexte plus large.